Question (Femme / 2002)

Bonjour, je me permets de vous écrire car j'ai vraiment besoin de déposer tout ce que je ressens en ce moment (désolée si l'écrit est un peu déconstruit).

Ces dernières semaines, j'ai remarqué que je suis assez fréquemment sur les nerfs et d'avoir la sensation d'une colère sourde que je mets en silencieux pour épargner les autres.

Ce qui a mit le feu au poudre est la révolte étudiante en France (que je félicite et qui me redonne un petit peu d'espoir pour un changement). J'ai l'impression que j'ai besoin d'être en permanence en colère/rage (de vouloir être violente et encourager la violence) contre toutes injustices/discriminations pour me sentir vivante/survivre dans ce monde capitaliste. Sans cette colère là, j'ai la sensation que je risque de m'effondrer totalement. Au moins, j'ai pu identifier que cette colère provient très probablement de certains de mes traumas.

Le problème, c'est que je suis fatiguée de l'être humain (je pense être misanthrope, même si je travail dans le social pour lutter contre les injustices et que j'aime mon travail). Ce qui exacerbe ce ressentit, c'est particulièrement parce que je vis dans un pays (Suisse) vanté pour sa droiture et sa neutralité, mais qui ne respecte pas le droit international et qui s'en fout du génocide palestinien et du changement climatique (j'ai eu une grosse désillusion sur mon pays, qui a un passé autant propre qu'on nous le vend). Je suis écoeurée par mon propre pays.

J'ai l'horrible sensation de ne pas avoir d'avenir (climat, politiques de la Suisse, AVS, logement, montée d'extrême droite et apparition de groupuscule néonazis qui ressemble à ce qui s'est passé en 1933 en Allemagne ; j'ai la sensation que personne n'a retenu les cours d'histoire).

De plus, j'ai une sorte de regret d'être politisée mais je me sens incapable de revenir en arrière par culpabilité et colère. Je me compare en permanence à certaines de mes amies, qui osent mener des actions plus radicales, quitte à finir au tribunal (pour un blocus d'un bâtiment pour l'environnement par exemple), alors que je n'ose pas faire plus que partager certaines stories (qui sont déjà trop extrêmes pour ma famille et mes proches, qui ne sont clairement pas de gauche, qui m'accusent d'être complotiste quand je leur dis que les grand médias ne sont pas objectifs et sont là pour soutenir la propagande d'Etat et la montée de l'extrême droite) et d'aller à quelques manifs, selon mes disponibilités, mon énergie liée à mon trouble et par rapport à mes horaires de travail.

Malgré mes valeurs et mon début d'engagement, j'ai l'impression d'être un mouton du système, d'être complètement aliénée par le capitalisme et que la moindre pause que je m'accorde (autant dans mes engagements que pour mon travail) n'est pas méritée et que je fais pas assez. Je navigue entre des phases de désespoir et de rage, avec quelques moments de joie que j'essaie de relativiser face aux urgences actuelles. Je me sens seule et dépassée par ce monde qui me dégoute de plus en plus.

Merci d'avoir lu.

Réponse

Bonjour,

Les sentiments que tu décris, comme la colère, être constamment sur les nerfs, en avoir marre de l'humain, regretter ton engagement politique, la sensation de ne pas avoir d'avenir, tout cela s'apparente au phénomène d'épuisement militant que tu connais peut-être.

C'est une fatigue psychique, émotionnelle et physique qui touche les personnes engagées dans des combats à long terme. Cet épuisement est causé par plusieurs facteurs, tels que le sentiment d'impuissance face à des réalités qui dépassent le champ d'action d'un individu seul, ou la surresponsabilisation de l'individu et la culture du sacrifice qui accompagnent souvent ces luttes, qui font donner toujours plus pour une cause et peuvent t'empêcher de poser des limites saines (nous te mettons un article à ce sujet en lien).

Il est alors important de réaliser qu'il est tout à fait légitime de faire des pauses. C'est le droit à la déconnexion, le fait de s'éloigner temporairement des flux d'informations militants afin de laisser à ton esprit et ton corps le temps de se reposer. Cela ne veut pas dire abandonner, ni que tu acceptes les valeurs d'un système que tu ne défends pas : se reposer, c'est aussi une façon de continuer à lutter !

Par ailleurs, il est totalement compréhensible que cela soit difficile de ne pas te comparer aux personnes qui t'entourent, et à celleux que tu admires. Mais tout le monde a des limites et des forces différentes, et les reconnaître comme tu le fais est déjà une grande force.

Par exemple, en partageant des stories et en travaillant dans le social pour lutter contre les injustices, tu participes déjà beaucoup à faire avancer les causes que tu soutiens. Et bien qu'il soit important qu'il y ait des personnes en première ligne dans tout mouvement social, il est tout autant important d'avoir des gens pour partager les informations aux personnes qui ne sont pas confrontées à ces réalités.

Pour finir, tu dis te sentir seule, et c'est l'un des enjeux des luttes militantes. La communauté est un aspect essentiel de la préservation de soi dans les mouvements progressistes, et cela peut prendre de nombreuses formes.

Tu peux par exemple essayer de voir des gens qui partagent tes idéaux et avec qui tu peux passer du bon temps. Organiser des sorties avec des personnes qui comprennent ce que tu ressens peut être très libérateur: ne pas devoir choisir tes mots, pouvoir plaisanter sur l'état du monde, pouvoir exprimer tes peurs et ta colère sans crainte du jugement, tout cela peut te permettre de réaliser que d'autres ressentent aussi ces émotions. Être ensemble, c'est être plus fort·e·s ! :)

Nous te mettons également en lien de cette réponse un article qui pourra peut-être t'apporter d'autres conseils utiles à ce sujet, et tu trouveras sur ce lien des informations précieuses sur la santé mentale dans l'activisme.

Nous restons aussi à ton écoute, tu n'es pas seule !

L'équipe ontécoute.ch


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