Question (Fille / 2002)

Bonjour,
Je vous écris par rapport au drame de Crans-Montana (désolée d'avance si le texte semble un peu décousu, j'ai besoin d'extérioriser un peu je crois).
Je suis un peu perdue par rapport à ce que je ressens. Il y a deux personnes que j'ai connues à l'ECG mais avec lesquelles je n'avais plus aucun contact depuis des années qui étaient présentes ce soir là et qui sont toujours considérées comme disparues.
Lorsque j'ai su la nouvelle, ça ne m'avait pas forcément choqué plus que ça. Et puis au fil de la journée, je me suis sentie incapable de faire autre chose que de regarder les réseaux sociaux ou les différents médias pour suivre l'avancée des recherches. Ca a été pareil pour le 2 janvier, j'étais incapable d'avancer sur mon travail de diplôme alors que j'avais prévu de le faire. Je n'ai pas arrêter de ruminer, d'attendre l'avancée des informations...Ces deux jours se sont résumés a être couché au lit, en tournant entre X, Instagram et les sites des médias. Même si aujourd'hui (3 janvier), j'ai quand même pu un peu avancer sur mon travail de diplôme, j'ai la sensation que mon cerveau bloque là-dessus. Je dois quand même dire que je n'ai pas la sensation d'être trop perturbée par les vidéos, je n'ai pas encore eu de cauchemar à cause des images et tant mieux (je pense que les photos de Gaza m'ont malheureusement suffisament marquées pour me sentir "moins atteinte").
J'aurai envie de faire autre chose, de dessiner, d'écrire, de me réfugier dans mon monde imaginaire et surtout de ne plus y penser...mais mon cerveau retourne sans cesse sur les infos concernant Crans-Montana. Cette situation fait écho aussi à ce que j'ai vécu après le féminicide du 28.07.2024 en Valais (qui était une ancienne collègue de travail).
Le pire dans tout ça est que parfois j'imagine comment a dû être les derniers instants de ces personnes et je me sens mal de le faire mais je n'arrive pas à m'empêcher d'y penser.
Et surtout, j'ai l'impression de ne pas me sentir légitime à me sentir mal, vu que je n'avais plus de contact avec ces personnes et je culpabilise énormément de ne pas pouvoir avancer sur mon travail de diplôme. J'essaie de discuter avec mes parents et avec mes soeurs mais comme elles ne veulent pas en parler (probablement leur manière de gérer la situation), je me sens un peu bloquée.

Merci beaucoup pour votre retour et pour tout ce que vous faites !

Réponse

Tout d’abord, sache que c’est tout à fait légitime de te sentir mal face au drame de Crans Montana, d’autant plus que tu connaissais certaines des victimes. Même si tu n’as pas été directement impliquée, ton lien avec elles rend cet événement très réel et très douloureux. Ce que tu ressens a du sens, et il est important de le reconnaître.

Ce qui se passe actuellement, c’est que ton cerveau est fortement mobilisé par le choc et par l’émotion. Tu dis que tu te mets souvent dans la peau des victimes, que tu imagines ce qu’elles ont vécu. Cette capacité à te projeter est une forme d’empathie très intense, mais dans ce contexte, elle peut devenir envahissante. Ton esprit ne reste plus à distance : il revit la situation encore et encore, comme si elle te concernait directement. Cela maintient ton corps et ton cerveau en état d’alerte, ce qui explique pourquoi tu as de la peine à penser à autre chose ou à te concentrer sur ton travail de diplôme.

Le fait que cet événement fasse écho à un autre drame que tu as vécu il y a deux ans est aussi très important. Ce nouveau choc peut réveiller des émotions anciennes, peut-être jamais complètement apaisées. Ton cerveau fait des liens, même si ce n’est pas conscient, et la charge émotionnelle s’additionne.

Le temps passé sur les réseaux sociaux s’inscrit dans ce même mécanisme. En cherchant des informations, des témoignages ou des détails, ton esprit essaie peut-être de comprendre, de maîtriser ce qui s’est passé, ou de rester proche des personnes disparues. Mais à force, cette exposition entretient la projection et empêche ton cerveau de se reposer. Les images et les récits nourrissent encore davantage les scénarios que tu te fais, ce qui rend l’apaisement difficile.

Le fait que tes parents et ta sœur aient de la peine à en parler peut aussi accentuer ton malaise. Chacun·e a sa propre manière de faire face à la douleur : certain·e·s ont besoin de parler, d’autres préfèrent éviter le sujet pour se protéger. Leur silence ne signifie effectivement pas un manque de soutien, mais cela peut te donner le sentiment d’être seule avec ce que tu ressens, ce qui est difficile.

Ce que tu peux essayer, si tu en as la possibilité, c’est de te donner de petites limites avec les réseaux sociaux et les médias. Par exemple, choisir des moments précis dans la journée pour les consulter peut aider à réduire cette immersion constante dans le drame et laisser à ton esprit des espaces de repos. Mettre un peu de distance ne veut pas dire oublier ou minimiser ce qui s’est passé, mais simplement te protéger.

Pour ton travail de diplôme, il peut être aidant de te fixer des objectifs très simples et très courts, sans pression de performance. L’idée n’est pas d’avancer beaucoup, mais de remettre doucement ton cerveau en mouvement. Même dix ou quinze minutes peuvent suffire au début. Te concentrer brièvement sur un sujet qui t’intéresse et te plaît peut aider ton esprit à sortir, ne serait-ce qu’un moment, de cette identification constante aux victimes et à retrouver une autre perspective.

Enfin, il est important que tu puisses trouver un espace où tu peux parler librement de ce que tu ressens et de ces images que tu portes en toi. Si ce n’est pas possible au sein de ta famille, cela peut être avec un·e ami·e, une personne de confiance ou un·e professionnel·le. Mettre des mots sur cette projection, sur cette peur et cette tristesse, peut t’aider à les rendre moins envahissantes et à retrouver peu à peu un peu de calme.

Tu n’as pas à traverser cela seule, et prendre soin de toi maintenant est aussi important que tout le reste. Nous restons à ton écoute,

L'équipe ontecoute.ch

Dernière modification le 3 janvier 2026

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